En France, la chasse s’exerce sur un nombre particulièrement élevé d’espèces animales, alors même que la biodiversité connaît un déclin massif et documenté. Si la destruction des habitats, l’agriculture intensive et la pollution figurent parmi les principales causes de l’érosion du vivant, de nombreuses études scientifiques indiquent que la chasse peut constituer une mortalité additive, c’est-à-dire une mortalité qui s’ajoute aux autres pressions et peut aggraver la situation d’espèces déjà fragilisées[1][2].
Un nombre d’espèces chassables sans équivalent en Europe occidentale
En métropole, la France autorise la chasse de 91 espèces animales, un chiffre exceptionnel en Europe occidentale. Cette liste comprend à la fois des espèces effectivement chassées chaque année et des espèces placées sous moratoire temporaire, mais qui demeurent juridiquement chassables[3]. Plusieurs analyses comparatives soulignent le caractère atypique de ce niveau d’autorisation au regard de l’état de conservation préoccupant de nombreuses populations sauvages européennes.
Un état de la biodiversité scientifiquement jugé alarmant
Les données disponibles sont préoccupantes. Selon la Liste rouge nationale de l’UICN, une part significative de la faune française est menacée. En métropole, 32 % des oiseaux nicheurs, 14 % des mammifères et 23 % des amphibiens évalués présentent un risque de disparition[4]. À l’échelle mondiale, les évaluations de l’IPBES indiquent que l’exploitation directe des ressources (dont la chasse, mais aussi la pêche, l’exploitation forestière et d’autres formes de prélèvements) constitue, depuis 1970, le deuxième facteur ayant le plus d’impact négatif sur la nature, juste après les changements d’usage des terres et des mers[5].
Des prélèvements cynégétiques sur des espèces déjà en difficulté
De nombreux travaux scientifiques et rapports institutionnels montrent que certaines espèces toujours chassées présentent un état de conservation défavorable, à l’échelle nationale ou européenne[6]. Le rapport State of Nature in the EU 2020 de l’Agence européenne pour l’environnement souligne qu’une part importante des populations d’oiseaux d’intérêt communautaire se trouve dans un état de conservation jugé défavorable ou insuffisamment connu, notamment par manque de données[6].
Parmi elles figurent des oiseaux migrateurs chassables, dont les tendances démographiques sont suivies par des programmes de monitoring coordonnés à l’échelle européenne[7]. Lorsque ces espèces déclinent, il est évidemment nécessaire de stopper toute chasse, en particulier si elle intervient sur des populations déjà affaiblies.
Des groupes d’experts européens, notamment le NADEG et le TFRB, expliquent que, pour certaines espèces, les prélèvements cynégétiques peuvent compromettre la capacité de rétablissement des populations et recommandent, selon les cas, des réductions de prélèvements ou des suspensions temporaires[8]. À l’échelle nationale, la Liste rouge UICN France confirme que certaines espèces chassées sont classées comme vulnérables ou quasi menacées[4].
Sur la base de ces éléments, le Conseil d’État a jugé en 2022 que la chasse du grand tétras était incompatible avec l’état de conservation de l’espèce, et a enjoint l’État à la suspendre pour une durée de cinq ans[10].
Des impacts indirects majeurs : dérangement, évitement et fragmentation des habitats
Les effets de la chasse ne se limitent pas aux animaux tués. Chez les oiseaux d’eau notamment, des études montrent que les périodes et zones de chasse peuvent entraîner un évitement de sites pourtant favorables à l’alimentation ou au repos, au profit de zones moins perturbées mais parfois de moindre qualité écologique[11].
Ce type de réponse comportementale est souvent décrit à travers le concept de « paysage de la peur » (landscape of fear) : une perturbation humaine perçue comme un risque de mortalité modifie durablement la vigilance, l’utilisation de l’espace et le temps consacré à des activités vitales comme l’alimentation ou le repos[12]. À l’échelle du paysage, cela peut créer une fragmentation des habitats, même lorsque les milieux restent physiquement présents.
Oiseaux migrateurs : des déclins documentés et une responsabilité partagée
Des indicateurs paneuropéens mettent en évidence des déclins marqués pour plusieurs espèces migratrices, y compris certaines encore chassées. Entre 2005 et 2021, les effectifs ont notamment diminué d’environ –30 % pour le fuligule milouin, –40 % pour le canard siffleur et –25 % pour la caille des blés[13].
Pour les migrateurs, la dynamique des populations dépend de la continuité des sites utilisés tout au long de l’année (reproduction, haltes migratoires, hivernage). Dans ce contexte, plusieurs travaux suggèrent que la mortalité liée à la chasse, lorsqu’elle s’ajoute à d’autres facteurs de stress (dégradation des habitats, pollution, changement climatique), peut contribuer à freiner le rétablissement de populations déjà en déclin[14].
Située sur plusieurs axes migratoires majeurs et accueillant de nombreuses espèces en halte ou en hivernage, la France fait partie des pays où les décisions de gestion peuvent peser sur la trajectoire de certaines populations à l’échelle européenne.
La chasse, source persistante de pollution au plomb
L’utilisation de munitions au plomb constitue encore aujourd’hui une source importante de contamination de l’environnement[15]. Les effets toxiques du plomb sont largement documentés et peuvent entraîner intoxications, troubles neurologiques, atteintes physiologiques et mortalité chez de nombreuses espèces animales[16].
Blessures non létales : une mortalité largement sous-estimée
La pression de chasse ne se résume pas aux animaux effectivement retrouvés. Selon les espèces, le type d’armes, les distances de tir et les conditions de chasse, une part des animaux est blessée sans être récupérée, avec des souffrances prolongées et une mortalité différée rarement comptabilisée[17]. Cette sous-estimation complique l’évaluation réelle de l’impact des prélèvements sur les populations.
NOTRE DEMANDE : Placer la science et le principe de précaution au cœur des politiques de chasse
Dans un contexte d’effondrement du vivant, la chasse constitue une pression supplémentaire. Il nous semble donc nécessaire et urgent que les politiques publiques soient fondées sur l’état de conservation réel des espèces, l’analyse des pressions cumulées et l’application du principe de précaution[5].
Références
- Lebreton J.-D. (2005). Dynamique des populations d’oiseaux et mortalité additive. Comptes Rendus Biologies.
- Sandercock B.K. et al. (2011). Is hunting mortality additive or compensatory? Journal of Applied Ecology. Lien
- OFB. Les espèces chassables en France.
- UICN France (2021). La Liste rouge des espèces menacées en France.
- IPBES (2019). Global Assessment Report.
- EEA (2020). State of Nature in the EU 2020.
- PECBMS (2023). Trends of Common Birds 2023.
- NADEG/TFRB (2024). Huntable birds under Birds Directive.
- Ministère de la Transition écologique (2012-2021). PNA Grand tétras.
- Conseil d’État (2022). Décision n°453232.
- Michelat D. & Giraudoux P. (2022). Hunting disturbance on waterbirds. Biological Conservation.
- Frid A. & Dill L. (2002). Human-caused disturbance as a form of predation risk.
- PECBMS (2023). Trends of Common Birds 2023.
- Péron G. et al. (2013). Hunting pressure and migratory birds. Ecology Letters.
- ECHA. Lead in ammunition.
- Pain D.J. et al. (2019). Lead poisoning of wildlife. Ambio.
- Fox A.D. et al. (2016). Wounding rates in hunting. European Journal of Wildlife Research.
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