Cerfs, chevreuils, sangliers, mouflons, chamois… Les ongulés sauvages occupent une place essentielle dans nos écosystèmes forestiers et montagnards.
Pourtant, ils sont les principales cibles de la chasse en France : plus de 1,5 million d’entre eux sont abattus chaque année [1].
Les chasseurs justifient cette pratique au nom de la « régulation » des populations ou de la « protection des cultures ». Mais la réalité écologique est bien plus complexe.
La science montre que la chasse ne remplace pas les régulations naturelles disparues. Pire, elle peut amplifier les déséquilibres qu’elle prétend corriger. Une gestion réellement durable devrait reposer sur la compréhension des mécanismes naturels, la coexistence avec les prédateurs, et des alternatives non létales.
Les régulations naturelles : un équilibre longtemps brisé
Dans les écosystèmes naturels, les populations d’ongulés sont maintenues par la prédation exercée par les grands carnivores — loup, lynx, ours — et par la disponibilité des ressources alimentaires.
Ces prédateurs ciblent les individus faibles ou malades, renforçant la santé globale du groupe et évitant les surpopulations [2].
En France, la disparition quasi complète de ces espèces au XIXe siècle a entraîné une rupture des chaînes trophiques [3]. Là où le loup recolonise le territoire (Alpes, Cévennes, Jura, Massif central), les suivis écologiques montrent une diminution progressive
des densités d’ongulés et une meilleure répartition spatiale des troupeaux [4].
Selon une étude publiée dans Proceedings of the Royal Society B, la prédation du loup permettrait d’éviter chaque année plusieurs milliers de collisions routières impliquant des ongulés, représentant jusqu’à 7,8 millions d’euros d’économies [5].
La présence du loup ne crée donc pas un déséquilibre : elle rétablit un équilibre écologique perdu.
La chasse : une régulation artificielle et perturbatrice
La chasse humaine agit différemment de la prédation naturelle. Elle vise souvent les individus en pleine force — mâles reproducteurs, beaux trophées — au lieu des animaux faibles ou malades. Cette pression sélective inversée modifie la structure d’âge et de sexe des populations [6].
Les travaux sur le sanglier montrent que, dans les zones à forte pression de chasse, les femelles atteignent la maturité sexuelle plus tôt,
parfois dès 8 à 10 mois, et que les portées sont plus nombreuses [7].
Cette réponse biologique au stress et à la mortalité s’appelle l’effet rebond démographique : plus on chasse, plus les populations se reconstituent rapidement.
Ce mécanisme est bien documenté dans la littérature scientifique européenne [8] et constitue une des principales explications du paradoxe observé : malgré la multiplication des tirs, les effectifs d’ongulés augmentent toujours.
Des millions de tirs pour un résultat incertain
En cinquante ans, le nombre de tirs d’ongulés en France a été multiplié par dix à vingt selon les espèces [1,9]. Et pourtant, la densité moyenne de sangliers reste en hausse dans la majorité des départements [10]. Cela s’explique par une combinaison de facteurs :
- la disparition des grands prédateurs dans de vastes zones ;
- le nourrissage artificiel ou la mise en culture de parcelles attractives ;
- et bien sûr, l’effet rebond lié aux prélèvements excessifs.
L’OFB reconnaît que la régulation par la chasse seule ne permet pas de stabiliser durablement les populations [10]. Une approche écosystémique, intégrant la prédation naturelle et la restauration des habitats, serait plus efficace.
Le stress et la souffrance invisibles
La chasse ne tue pas seulement : elle perturbe durablement.
Les ongulés exposés à la chasse adoptent une activité nocturne forcée, fuient les zones riches en ressources et vivent dans un état de stress chronique [11].
Les niveaux de cortisol — hormone du stress — augmentent fortement chez les animaux poursuivis ou exposés aux tirs [12].
Cette charge physiologique altère leur immunité, leur reproduction et leur longévité. Il s’agit d’une souffrance réelle, bien que rarement visible.
réduisant leur bien-être et la stabilité des populations.
Quand la chasse dérègle les forêts
On accuse souvent les ongulés de dégrader les jeunes forêts. Mais la responsabilité est partagée : la chasse provoque des concentrations anormales dans certaines zones-refuges et des déséquilibres spatiaux [13]. Les animaux chassés se déplacent davantage, broutant intensément là où ils se sentent en sécurité.
Ces effets de fuite accentuent les dégâts localisés et dégradent la régénération forestière.
Dans les forêts où la chasse est suspendue ou limitée, les densités s’équilibrent souvent sans intervention humaine [14].
Des alternatives existent
Plusieurs solutions non létales et écologiquement efficaces peuvent être mises en œuvre :
- protéger durablement les prédateurs naturels (loup, lynx, ours) ;
- restaurer des corridors écologiques pour faciliter la dispersion naturelle ;
- expérimenter la contraception immunologique, notamment en zones périurbaines ;
- créer des zones sans chasse pour permettre la stabilisation naturelle des populations [15].
Ces approches ne sont pas utopiques : elles sont déjà testées avec succès dans plusieurs pays européens.
Elles s’inscrivent dans une logique de coexistence, fondée sur la science et le respect du vivant.
L’éthique du vivant
La chasse d’agrément ne peut plus être justifiée au nom d’une régulation inefficace.
Les ongulés sont des êtres sensibles, capables d’émotions, d’attachement et de souffrance [17].
Leur mort ou leur traumatisme ne peuvent être des instruments de loisir.
Respecter le vivant, c’est reconnaître le rôle des processus naturels et la valeur intrinsèque de chaque individu.
C’est aussi renoncer à une domination héritée d’un autre temps.
Les preuves s’accumulent : la chasse des ongulés sauvages ne régule pas durablement les populations.
Elle désorganise les structures sociales, alimente la surpopulation et fragilise les écosystèmes.
Une gestion moderne de la faune doit intégrer les prédateurs, limiter les perturbations humaines et miser sur des solutions non létales.
Protéger les équilibres naturels, c’est protéger la vie. La coexistence entre l’humain et la faune sauvage est non seulement possible, mais indispensable à la santé des écosystèmes.
Notes et références
- OFB (2024). Prélèvements d’ongulés sauvages – Saison 2024-2025.
- Anceau C. et al. (2015). La prédation du loup sur les ongulés sauvages : impacts directs et indirects. Faune Sauvage, n° 306.
- Commission européenne (2024). The situation of the wolf (Canis lupus) in the EU.
- Lenoir L. (2024). Impacts de la présence du loup sur les ongulés sauvages et les élevages ovins. Université de Liège.
- Chapron G. et al. (2022). Does predation by wolves reduce collisions between ungulates and vehicles in France ? Proceedings of the Royal Society B.
- Maillard D. & Morellet N. (2016). Ungulates and their management in France. In : European Ungulates and Their Management in the 21st Century.
- Gamelon M. et al. (2011). High hunting pressure selects for earlier birth date: wild boar as a case study. Evolution, 65(11).
- Vajas P. (2020). Hunting pressure on wild boar relates to simple metrics of hunting effort. Science of the Total Environment, 698.
- Saint-Andrieux C., Barboiron A. et al. (2024). Évolution des populations d’ongulés sauvages en France métropolitaine. OFB.
- Observatoire de la forêt – IGN/MTE (2025). Les ongulés sauvages : l’équilibre sylvo-cynégétique.
- Chassagneux A. (2020). Vers une intégration du comportement spatial dans la gestion de la faune sauvage par la chasse : l’exemple du cerf et du sanglier. Thèse de doctorat.
- Sheriff M.J. et al. (2011). Measuring stress in wildlife : techniques for quantifying glucocorticoids. Oecologia, 166.
- CNPF (2024). Les ongulés sauvages et l’équilibre sylvo-cynégétique.
- Roussel V. (2020). L’augmentation démographique du cerf dans le massif des Vosges : compétition entre usages de l’environnement. VertigO.
- Ministère de la Transition écologique (2022). Les ongulés sauvages de France métropolitaine – Évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques (EFESE).
- Tack J. et al. (2018). Wild Boar (Sus scrofa) Populations in Europe.
- Boissy A. et al. (2007). Assessment of positive emotions in animals to improve their welfare. Physiology & Behavior, 92(3).

